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Ecrits


ANDRÉ DEVAUX; Simone Weil et François d'Assise, suite et fin. PDF Print E-mail
Francais - Ecrits
Written by Sylvia María Valls   
Friday, 03 October 2014 15:14

Pour la première partie, voir:  André DEVAUX: SIMONE WEIL ET FRANÇOIS D’ASSISE

Simone Weil et François d’Assise

(Suite et fin) [Cf. CSW, tome X, no. 3, sept. 1987, pp. 320-333; je donne jusqu'à la fin de la p. 329, donc, le texte complet sauf pour la Cantique de Frère Soleil ou Louanges des créatures qui apparaît en ombrien et en fran., pp.330-333 ]

                           * * *

Dans son intrépidité naturelle, Simone Weil n’hésite pas à dire que la sainteté est le propre du chrétien, sa « vertu spécifique » (E.L., 209). Dans la même lettre à Maurice Schumann où elle posait cette définition, elle remarquait que « la sainteté s'accompagne d’un jaillissement ininterrompue d’énergie surnaturelle qui opère irrésistiblement autour d’elle » (ibid., 210). Nulle vie illustre mieux cette observation que celle de François d’Assise, fondateur d’une fraternité innombrable, puisqu’elle inclut les Frères mineurs les Sœurs Clarisses, les membres du Tiers-Ordre franciscain… L’idéal de la sainteté selon Simone Weil suppose le génie qui consiste à inventer des formes de sainteté qui conviennent à une époque déterminée. François a su répondre aux confuses attentes de son temps par les initiatives originales. Il a prêché le retour aux sources évangéliques à une époque où s’imposaient, plus que jamais, des réformes dans l’Église. Dans son effort pour réconcilier le Pape et l’Empereur, il a travaillé pour la paix, en vivant la non-violence efficace, la seule que vaille aux yeux de Simone Weil (22)[1]. S’il n’est pas sûr que la prière qui demande à chacun d’être « un instrument de paix » soit de François lui-même, il n’est pas douteux qu’elle est entièrement fidèle à son esprit et à son action.

            Cet homme de paix était aussi un homme du verbe, un prédicateur rayonnant, capable de toucher des foules par les moyens d’éloquence mis au service de la vérité. Ordinairement, estime Simone Weil, « ce qui donne l’impression d’être vrai est presque nécessairement faux et ce qui est vrai donne presque nécessairement l’impression d’être faux». Mais, au-delà des trompeuses apparences, « quand le vrai semble au moins aussi vrai que le faux, c’est le triomphe de la sainteté ou du génie, ainsi saint François faisait pleurer les foules, tout comme un prédicateur vulgaire et théâtral ». [2]

            Dans la sainteté, Simone Weil lit « le témoignage de l’Esprit », qui fait d’elle « la vérité transformée en vie » (C.S., 314). Étant vie, elle n’a pas besoin de s’exprimer par des écrits ou de s’exhiber spectaculairement. Saint François dissimulait aussi soigneusement qu’il le pouvait les stigmates inscrits dans sa chair. Il avait, comme tous les vrais « amis de Dieu », le sens du secret du dialogue entre la créature el le Créateur. Simone Weil confiait à son frère, en 1940 : « j’admire sainte Thérèse [d’Avila], mais, si elle n’avait rien écrit, elle mériterait, à mon sens, plus d’admiration » (S., 233). Dans la même lettre, elle distingue deux catégories de mystiques, ces « herméneutes de l’invisible » comme les appelle Jean Guitton[3] :

   --ceux qui ont « simplement des états d’extase » ;

   --ceux qui « font de ces états un objet presque exclusif d’étude, les décrivent, les classent, les provoquent dans la mesure du possible » (ibid.)

François appartient à la première famille, qui n’est point théoricienne. Et elle ? Sans doute a-t-elle décrit, autant que cela est humainement possible, l’emprise du Christ sur elle ressentie en quelques circonstances exceptionnelles, mais seulement dans sa correspondance privée avec le Père Perrin et avec le poète Joe Bousquet, sans en faire de commentaire technique, respectueuse du silence qui doit entourer ce qui se passe « dans la chambre nuptiale ».

            Une autre ressemblance entre François et Simone Weil pourrait ici être montrée : tous deux ont pensé que la sainteté se reconnaît à l’allégresse qu’elle engendre. Le texte de la « première Règle de saint François –celle que se passait de l’estampille officielle—demande : « Que les frères prennent bien soin de ne pas montrer un figure triste, ténébreuse et hypocrite, mais qu’ils manifestent combien ils sont joyeux, aimables et rieurs comme il convient » (7,15-16). Où rencontrer la « joie parfaite » ? François le dit dans un apologue célèbre recueilli dans ses Écrits (25)[4], car nous en avons quand même quelques-uns et fort beaux :

   « …un jour, à Sainte-Marie, le bienheureux François appela le frère Léon et dit : « Frère Léon, écris ». Et lui répondit : « Voilà je suis prêt. » « Ecris, dit-il, quelle est la vraie joie. Un messager vient et dit que tous les maîtres de Paris sont venus à l’Ordre ; écris : ce n’est pas la vraie joie. De même, tous les prélats d’outre –monts, archevêques et évêques ; de même, le roi de France et le roi d’Angleterre ; écris : ce n’est pas la vraie joie. De même, mes frères sont allés chez les infidèles et les ont tous convertis à la foi ; de même, je tiens de Dieu une telle grâce que je guéris les malades et fais beaucoup de miracles : je te dis qu’en tout cela n’est pas la vraie joie. Mais quelle est la vraie joie ? Je reviens de Pérouse et par une nuit profonde je viens ici, et c’est un temps d’hiver, boueux et froid au point que des pendeloques d’eau froide congelée se forment aux extrémités de ma tunique et me frappent toujours les jambes, et du sang jaillit de ces blessures. Et tout en boue et froid et glace, je viens a la porte et, après que j’ai longtemps frappé a la porte, un frère vient et demande : qui est-ce ? Moi je réponds : Frère François. Et luit dit : Va-t’en ; ce n’est pas une heure décente pour circuler ; tu n’entreras pas. Et a celui qui insiste il répondrait à nouveau : Va-t’en ; tu n’es qu’un simple et un ignare ; en tout cas, tu ne viens pas chez nous ; nous sommes tant et tels que nous n’avons pas besoin de toi. Et moi je me tiens à nouveau debout devant la porte et je dis : Par amour de Dieu, recueilliez-moi cette nuit. Et lui répondrait : Je ne le ferai pas. Va au lieu des Crucigères (26)[5] et demande là-bas. Je te dis que si je garde patience et ne suis pas ébranlé, qu’en cela est la vraie joie et la vraie vertu et le salut de l’âme ».

Simone Weil a certainement connu des états de joie analogues. Elle les rattache à l’extinction du « je » : « La joie parfaite exclut le sentiment même de la joie, car dans l’âme remplie para l’objet, nul coin n’est disponible pour dire ‘je´ » (27)[6].

              Dans la mesure où il fut un amoureux de l’univers, François atteste que « quelque chose de mystérieux dans cet univers est complice de ceux qui n’aiment que le Bien » (C.S., 328) – l’idée chère à Simone Weil (28)[7], idée qu’elle pousse à l’extrême en affirmant qu’ « en un sens la sainteté est quelque chose dont la matière est capable ; puisque la matière seule et ce qui est inscrit dans la matière existe » (S., 133). Par son corps, le saint fait partie intégrante de ce monde ; il est, comme le reste, «morceau de matière » en connivence avec Dieu.

                                                                 * * *

              Cependant, Simone Weil a voulu marquer fortement qu’être fidèle à la pure inspiration franciscaine, ce n’est pas vouloir refaire, de nos jours, ce que François a fait en son temps. Le génie ne se répète jamais. Il s’agit donc de découvrir le mode de sainteté que réclame, sans le savoir, notre temps. Au surplus, n’y a-t-il pas eu, finalement, un échec de saint François lui-même ? La « fraternité » vraie et quelque peu sauvage dont il rêvait n’a-t-elle pas été progressivement déviée et remplacée par un « ordre » officiellement reconnue avec tout ce que cela comporte de formalisme, d’institutionnalité et de hiérarchisation ? Comme d’habitude, la réglementation a étouffé la jaillissante nouveauté. Le « gros animal » n’est jamais bien loin… De cette déviation François est-il, de quelque manière, coupable lui-même ? Y a-t-il eu quelque faute de sa part ? Simone Weil avance une hypothèse : Saint François aurait dû peut-être constituer un ordre secret, et sans autre vœu que celui du secret » (C.S., 224). Dans l’un de ses Cahiers inédits, elle note : « le saint est l´homme qui ne laisse pas de trace ». Elle pense peut-être que les traces visibles par lui involontairement laissées ternissent la pureté de l’élan initial : « un homme pur n’accomplit rien. Ou ce qu’il accomplit tourne en boue » (C., III., 10). De cette « loi », elle donne deux exemples dans la lettre du 23 janvier 1941 à Déodat Roché : « Saint François lui-même, aussi pur de cette souillure, a fondé un Ordre qui, a peine crée, a presque aussitôt pris part aux meurtres et aux massacres » (P.S.O., 64) (29).[8]

     Ce funeste destin auquel ne put échapper l’aventure franciscaine telle que la voit Simone Weil n’empêche pas qu’il est, selon elle, urgent et nécessaire de retrouver son ferment premier : l’idéal de la pauvreté spirituelle. « Il faut déconsidérer l’argent » (E.L., 179), répétait-elle après Péguy. En ses dernières années, face au monde malade qui l’entoure, elle croit « peu probable qu’une vraie guérison puisse s’accomplir sans quelques actes de folie dans le genre de noces de saint François avec la Pauvreté » (ibid.) Il est clair que, dans son esprit, son grand « Projet d’une formation d’infirmières de première ligne » (30)[9] pouvait conduire à des actes de cette nature, puisqu’il demandait à quelques femmes volontaires promises à la mort sur les champs de bataille une abnégation totale. Si difficile que ce soit en notre temps plus calamiteux encore que celui où vivait François, « il faut non seulement que la Pauvreté trouve des époux, mais qui y ait un courant entraînant  beaucoup de cœurs vers elle » (E.L., 180). C’est là, pense-t-elle, une question de vie ou de mort pour la civilisation dont nous nous enorgueillissons.

              Pour susciter un tel courant sauveur, Simone Weil affirme qu’  « il fauta aujourd’hui qu’une élite allume parmi les masses misérables la vertu de pauvreté spirituelle » (E.L., 105) , mais elle précise aussitôt que « pour cela il faut d’abord que les membres de cette élite soient pauvres, non seulement spirituellement, mais en fait. Il faut qu’ils subissent tous les jours, dans leur âme et dans leur chair, les douleurs et les humiliations de la misère » (ibid.), sans nulle compensation. En garde contre l’idée d’un « nouvel ordre franciscain », parce que la robe de bure, le couvent sont « une séparation », elle souhaite que surgissent des hommes et des femmes qui soient « dans la masse » comme le levain dans la pâte (31)[10] Ces « nouveaux pauvres », auraient à retrouver une sorte de sens prophétique indépendamment de la prêtrise, à l’instar de François d’Assise qui lui-même n’était point prêtre. Ces missionnaires d’un style nouveau constitueraient ainsi un « fraternité » apte à se confondre avec tous les milieux de vie.

              En ce domaine, comme en quelques autres, Simone Weil s’est montrée authentique pionnière, en avance sur ce qui, chez nous, après la guerre, fleurira sous le nom de « Mission de France » ou de « Prêtres-ouvriers ». Dans ses Cahiers d’Amérique, à propos de l’action à mener près des travailleurs agricoles pour que leur labeur puisse s’imprégner de sève chrétienne, elle ne récuse plus la notion d’ordre et souhaite que naisse et se développe « un ordre dont les membres passent leur vie comme valets de ferme et fassent vivre [des] cercles d’études » (C.S., 229), grâce à la culture générale étendue » qu’ils auraient acquise. Ces nouveaux « missionnaires » resteraient des laïcs mais ils « prêcheraient » à [des] messes spéciales » (ibid.). Dans le même esprit rénovateur, Simone Weil souhaite l’apparition d’ »un ordre d’hommes et de femmes qui iraient comme prisonniers dans les prisons » (C.S., 15). En quête d’une « sainteté nouvelle sans précédent » (A.D., 81), qu’elle assimile à l’analogue d’une révélation nouvelle de l’univers et de la destinée humaine » (ibid.), Simone Weil reste fascinée par l’exemple de François d’Assise, mais, à la différence de celui-ci qui était né à l’intérieur de l’Église catholique, elle ne pouvait renoncer à ce qu’elle considérait comme sa vocation personnelle : se tenir jusqu’au bout sur le seuil de l’Eglise sans y entrer, faire partie de ces êtres qui, « donnés à Dieu et au Christ, demeurent pourtant hors de l’Église » (A.D. 3, 19), à fin de pouvoir mieux, croyait-elle, et plus efficacement s’opposer aux vagues menaçantes du matérialisme.                                                                        

* * *

              Au total, n’est-ce pas parce qu’elle se sentait, sur bien des plans, sa « sœur «  que Simone Weil s’est « éprise », de très bonne heure, de saint François ? Entre le « poverello » du Moyen-Age et la philosophe-ouvrière de notre siècle, de nombreuses affinités sautent aux yeux : même désir de s’évader d’une condition familiale socialement avantagée pour mener la vie des pauvres ; mêmes difficultés de santé a vaincre jour après jour ; même aspiration à s’unir au Bien absolu, dans la certitude que celui-ci commande à chacun une conduite personnelle dont il porte l’entière responsabilité. Leurs plus profonds désirs s’expriment souvent en termes très voisins. Ainsi pouvons-nous mettre en parallèle cette prière de François devant le crucifix de Saint-Damien :

« Donne-moi, Seigneur, la foi droite, l’espérance solide et la charité parfaite, ainsi que le sens pénétrant et la claire vue nécessaires pour accomplir ta volonté sainte qui ne saurait m’égarer »

et ces résolutions de Simone Weil, dans son ultime commentaire du Pater, peu de jours avant sa mort :

              « Ayant abandonné absolument toute espèce d’existence, j’accepte l’existence, quelle qu’elle soit, seulement par conformité avec la volonté de Dieu » (C.S., 333).

              En l’un comme en l’autre, nous rencontrons une même harmonie entre le sens de l’universalité et la conviction que l’homme a besoin de milieux nourriciers plus restreints. Ainsi ont-ils, l’un et l’autre, privilégié la notion de cité. Sur le point de mourir François se fit transporter a sa chère Portioncule et l’on raconte qu’a un tournant du chemin, d’où il pouvait apercevoir sa ville natale, il bénit celle-ci en disant : « Bénie soit-tu de Dieu, cité sainte, car par toi beaucoup d’âmes seront sauvées… » L’ardeur que mit Simone Weil a polir et remplir jusq’au terme sa Venise sauvée prouve quel prix elle accordait à l’amour de la cité et au patriotisme entendu comme compassion vraie pour la cité en péril.

              Beaucoup plus qu’une théologie –un discours sur Dieu--, le christianisme apparaît, à l’un et à l’autre, comme une « Bonne Nouvelle » à répandre partout afin d’animer la vie sociale. A Frère Antoine devenu son évêque, Franois déclare avec son franc-parler coutumier : « Il me plaît que tu enseignes aux frères la sainte théologie, à condition que ceux qui se livrent à cette étude n’éteignent pas en eux l’esprit de sainte oraison et de dévotion ». Simone Weil, de son côté, écrira au Père Marie-Alain Couturier :

   « Quand le Christ a dit : Enseignez les nations et portez-leur la nouvelle, il ordonnait     de porter une nouvelle, non une théologie (..) Probablement il voulait que chacun ajoutât la bonne nouvelle de la vie et de la mort de Christ à la religion du pays où il se trouverait » (L.R,2 , 34-35).

On sait, par ailleurs, comment elle était venue à considérer la philosophie comme une « chose exclusivement en acte et pratique » (C.S., 335).

              Dans le Testament de François, on peut lire : « Nous étions des gens simples et nous mettions à la disposition de tout le monde. Moi je travaillais de mes mains et je veux travailler ; et tous les frères, je veux fermement qu’ils s’emploient à un travail honnête » (32)[11]. Semblable éloge du simple travail manuel regardé comme le vrai contact avec la réalité du monde se trouve chez Simone Weil qui n’eut de cesse de se faire engager comme ouvrière d’usine ou comme vendangeuse.

              Tous deux ont formé le rêve que « le christianisme s’incarne vraiment, que l’inspiration chrétienne imprègne la vie tout entière » (L.R.2, 23), en abolissant la frontière artificielle entre vie profane et vie spirituelle. Tous deux ont partagé la conviction que l’on pouvait dire : « Non pas, ce qui n’est pas chrétien est faux, mais : tout ce qui est vrai est chrétien » (C.S., 24) –règle d’or pour l’œcuménisme. Une même fidélité à l’esprit d’enfance dans la ligne de la leçon évangélique promettant le Royaume des Cieux à ceux qui s’efforcent de ressembler aux petits enfants, inspire leur comportement, car –c’est Simone Weil qui le fait remarquer--, « rien n’est moins puéril qu’un petit enfant » (C.S., 295).

              Devant la mort, ils manifestent des dispositions semblables et pareillement nobles. François fait de la mort corporelle une de ses « sœurs » pour lesquelles il loue son Seigneur. Simone Weil eut certainement ratifié le propos qu’il tint à son médecin : « N’aie pas peur de me dire que la mort est proche, car elle est, pour moi, la porte de la vie », elle qui était hantée par le souci de ne pas manquer sa mort, parce qu’elle regardait l’instant de la mort comme le plus décisif en toute existence humaine. Si la vérité est du côté de la mort, comme elle l’a dit et redit, pourquoi aurait-elle pu redouter de celle-ci ?

              Le caractère essentiellement filial de leur foi explique leur commune prédilection pour la prière de Notre Père. Saint François en fit une « exposition détaillée à l’intention de ses frères et Simone Weil, qui devait à la récitation parfaitement « attentive » de cette prière, synthèse de toutes les demandes possibles, sa première expérience de contact mystique, en développait les implications jusqu’en ses derniers jours. Voici, par exemple, ce que leur inpire la première des demandes :

    

     --à François : Que ton nom soit sanctifié, /Que devienne claire en nous la connaissance de toi/pour que nous connaissions de toi/quelle est la largeur de tes bienfaits, /la longueur de tes promesses, la hauteur de ta majesté /et la profondeur de tes jugements » (Ecrits, op. cit., p. 277).

   --à Simone Weil : Que ton nom soit sanctifié. « Par le nom de Dieu, nous pouvons orienter notre attention vers le vrai Dieu situé hors de notre atteinte, non conçu.

         --Sans ce don, nous n’aurions qu’un faux dieu terrestre, concevable par nous. Ce nom seul permet que dans les cieux, dont nous ne savons rien, nous ayons un Père » (C.S., 333).  

     Au regard très pénétrant de Simone Weil, François d’Assise a incarné l’idéal de vie qu’elle entrevoyait pour elle-même : celui où contemplation et action sont indissolublement unies. Certes, alors que « Descartes était un homme d’action », les stoïciens et saint François étaient plutôt des contemplatifs » (L.P., 192) , disait-elle à ses élèves de Roanne, mais cette inclination n’était pas exclusive de l’action. C’est pourquoi elle rapproche volontiers François d’un héros de notre temps qu’elle admire entre tous : le Colonel Thomas Edward Lawrence, en qui elle salue l’homme qui agit dans le monde sans trahir les plus hautes valeurs spirituelles qu’il ne cesse d’honorer. En 1938, dans une ébauche de lettre, plusieurs fois reprise, destinée à David Garnett qui venait de publier les Lettres de Lawrence (33)[12], elle compare celui-ci à Tolstoï et à saint Francois qui, eux, aussi, firent la guerre, mais renoncèrent à celle-ci après leur « conversion », alors que Lawrence poursuivit l’activité guerrière impliquée par sa vocation mais en sachant demeurer fidèle à son idéal éthique constant.

              Sur le plan philosophique, Simone Weil a quelque parenté, sinon avec Francois que la philosophie ne préoccupait guère, du moins avec le plus philosophe des franciscains et le plus franciscain des philosophes, John Duns Scot (1266-1308), qui insista si fortement sur l’idée que, même sans le péché d’origine, l’incarnation de Dieu dans un homme devait se produire : le Christ est l’homme-Dieu présent dans l’éternel dessein divinisateur de Dieu, --thème qui a pur corollaire immédiat celui de la « kénose » ou amoindrissement volontaire du Père en son Fils.

              Ce que Simone Weil a probablement le plus aimé en saint François, c’est qu’il fut un poète et, selon elle, un très grand poète. Rien ne lui paraît plus beau en effet que « la poésie en action ». C’est son premier voyage en Italie qui, --elle l’annonce triomphalement à Jean Posternak, dans sa lettre de 1938—(C.S.W., X-2)--, a « ressuscité en [elle] la vocation pour la poésie refoulée depuis l’adolescence ». Cette « résurrection » a certainement achevé de la mettre à l’unisson de Francois. Elle le dit clairement dans l’espèce d ? »admonition » qu’elle adresse à Père Perrin, le 26 mai, 1942 :

                 Il faut être catholique, c’est-à-dire n’être relié par un fil à rien qui soit créé, sinon la   totalité de la création. Cette universalité a pu autrefois chez les saints être implicite, même dans leur propre conscience. Ils pouvaient implicitement faire dans leur âme une juste part, d’un côté, à l’amour dû seulement à Dieu et à toute sa création, de l’autre aux obligations envers tout ce qui est plus petit que l’univers. Je crois que saint François d’Assise, saint Jean de la Croix ont été ainsi. Aussi furent-ils tous deux poètes (A.D., 80).

Rendre la « catholicité » véritabe et concrète, voilà la tâche du véritable poète selon Simone Weil. François d’Assise a su remplir cette tâche qui consiste à lancer des « ponts entre la misère humaine et la perfection divine » (S.G., 78).

              La totalité de la création, c’est elle qu’a chantée le génial vagabond, qui savait parler aux oiseaux et apprivoiser le loup de Gubbio par le seul rayonnement de sa présence. C’est pourquoi Simone Weil, avec un parti pris évident mais peut-être pas sans quelque fondement, ose dire : « du point de vue poétique, sans tenir compte de rien d’autre, il est infiniment préférable d’avoir composé le Cantique de saint François d’Assise, ce joyau de beauté parfaite, plutôt que toute l’œuvre de Victor Hugo » (E.2, 296). Ce « joyau de beauté parfaite », Simone Weil, alors qu’elle était à Milan, en 1937, dans « le délicieux petit café Piazza Beccaria » qu’elle évoque en l’une de ses lettres à Jean Posternak, le recopiait pour son plaisir dans le texte original du dialecte ombrien qui était celui de François :

                                          CANTICUM FRATRIS SOLIS

                                       VEL LAUDES CREATURARUM*

Cantique de Frère Soleil, ou Louanges des créatures. (Écrits, op. cit., p. 342 et p. 344.)



[1] (22) Cf. C., I, 153-154: “La non-violence n’est bonne que si elle est efficace (…) Use de la force (lll) à moins que tu ne possèdes un rayonnement dont l’énergie (c’est-à-dire, l’efficacité possible, au sens le plus matériel) soit égale à celle contenue dans tes muscles./Certains ont été tels. Saint François./S’efforcer de devenir tel qu’on puisse être non-violent./Cela dépend aussi de l’adversaire./ S’efforcer de substituer de plus en plus, dans le monde, la non-violence efficace à la violence. Rien d’inefficace n’a de valeur ». Le salut mutuel des Frères était : « Pace e Bene ».

[2] C., I., 91. En son Journal, Jean Guitton remarque que “le propre du tempérament italien est de tout jouer, même la simplicité, et, chez François d’Assise, qui fut peut-être le plus grand des saints, l’élément théâtral existe » (OC, op. cit., t. V, p. 442). Retenons encore ce passage, cette autre notation du même auteur : Saint François d’Assise veut tout à la fois. Déjà saint Paul voulait tout à la fois. Et l’inconvénient, c’est une espèce de chaos sublime qui n’est unifié que par le Christ » (ibid., p. 315).

[3] Portrait de Marthe Robin, op. Cit., p. 136

[4] Traduction de Théophile Desbonnets, Thadée Matura, Jean Francois Godet et Damien Vorreux, Éditions du Cerf, 1981, pp. 118-121. Cf. Luis Lavelle : Comparaison du pessimisme et de l’optimisme (Conférence à l’Association Fénelon) : « La vie nous enseigne à être heureux comme le Pauvre d’Assise, comme tous ceux qui vivent encore de lui et par lui, en repoussant et non point désirant le calice d’amertume quand il leur est offert, mais sans refuser pourtant de le boire » (p. 17). Le repoussait-il vraiment ? Simone Weil, elle, certainement pas.

[5] On nommait ainsi, ou encore « Croisières », un Ordre hospitalier fondé en Italie en 1169, qui, à l’époque de François tenait un hôpital pour lépreux situé à mi-chemin entre Assise et la Portioncule » (op. cit., p. 121, no. 2). Comment ne pas rapprocher ce récit du poème de Simone Weil : La Porte (P., 35-36) ? Cf. Anne Reynaud : « La Joie chez Simone Weil » (CSW, X.2, pp. 139-152).

[6] P.G., Plon, 1948, p. 35. Simone Weil ajoute qu’ “on n’imagine pas de telles joies quand elles sont absentes, ainsi le stimulant manque pour les chercher » (ibid.).

[7] Elle a été très sensible au caractère « biface » de la matière (comme de tout en ce monde) : d’un côté, elle est froide « indifférence », mais, d’un autre côté, nous expérimentons qu’il y a « une mystérieuse complicité qui constitue le monde à l’égard du bien » (S., 133).

[8] La “souillure” ici dénoncée par Simone Weil est celle que constitue, à ses yeux, l’adoration de la puissance, dont elle voit des signes nombreux dans l’Ancien Testament et les « massacres » sont évidemment ceux de l’Inquisition. Il semble bien que François lui-même ne songeait pas à « fonder » un Ordre, mais qu’il fut contraint de le laisser créer par certains de ses frères, tel frère Elie. Le « détournement » de l’esprit franciscain originel a été stigmatisé avec virulence par Georges Bernanos dans ses Grands Cimetières sous la lune (Essais, t. I, Bibl. de la Pléiade, pp, 504-506). Il y pourfend « les ruffians bariolés, princes, ministres, cardinaux, peintres et poètes, drapés d’or ou bardés de fer, tous mangés par le mal napolitain, menant leur ronde infernale, avec des hennissements, autour de la tombe du pauvre des pauvres, découvreur d’Amériques invisibles, mourant au seuil de ces jardins enchantés… » On sait combien Simone Weil a aimé ce livre de Bernanos (Cf., EHP, 220-224).

[9] On en trouve le texte dans les Ecrits de Londres, aux pages 187-195. Ce projet ne visait à rien de moins qu’à opposer une mystique de la charité a la mystique de la cruauté guerrière et du fanatisme idolâtre.

[10] Il est bien remarquable que, dès 1926, dans un « topo » pour Émile Chartier sur « Le beau et le bien », elle écrivait que « chaque saint a refusé tout bonheur qui le séparerait des souffrances des hommes ».   Simone Pétrement, qui cite cette phrase (S.P., I, 82) ajoute : « un texte comme celui là fait prévoir toute la vie de Simone ». On ne peut mieux dire.

[11] Cité dans Georges Hourdin, François, Claire.., op.cit., p. 224. Louis Lavelle définit le saint comme « l’être parfaitement simple » et Jean Guitton remarque que « les grands réformateurs religieux –comme les grands artiste dans leur période ultime—ont été des hardis simplificateurs » (Portrait de Marthe Robin, op.cit., p. 53).

   [12] T.E. Lawrence, Letters, edited by David Garnett, with a Foreword by Captain B.-H. Liddell Hart, London, Spring Books, 896 p., 1re éd. 1938; 2e éd., 1964. Ces lettres ont été traduites en français par René Etiemble et Yassu Gaucière et publiées chez Gallimard en 1948. Des extraits de l’ébauche de lettre en question ont été donnés par Simone Pétrement (SP., II, pp. 215-216). Simone Weil ne manque pas de souligner que saint François était « beaucoup plus plein de joie et pur [que Tolstoi] parce que beaucoup plus poète sans doute ».

Last Updated on Sunday, 05 October 2014 13:50
 
NOUVELLES DE L'ASSOCIATION POUR L'ETUDE DE LA PENSÉE DE SIMONE WEIL, mars 2014 PDF Print E-mail
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Thursday, 21 August 2014 16:46

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Les dernières 9 pages des Cahiers pour l'étude de la pensée de Simone Weil, mars, 2014, ici, vous donneront une idée de ce qui se passe dans le domaine des études de sa pensée et des publications de l´Association, où vous adresser pour acquérir ces précieux matériaux, en FR/ avec certains travaux en anglais, aussi. Visiter également la liste des publications chez www.simoneweil.br ...excellente ressource pour tous! 

« D’une manière générale, les erreurs les plus graves, celles qui faussent toute la pensée, qui perdent l’âme, qui mettent hors du vrai et du bien, sont indiscernables. Car elles ont pour cause le fait que certaines choses échappent à l’attention. Si elles échappent à l’attention, comment y ferait-on attention, quelque effort que l’on fasse ? […]

Il en est ainsi pour l’histoire. Les vaincus y échappent à l’attention. Elle est le siège d’un processus darwinien plus impitoyable encore que celui qui gouverne la vie animale et végétale. Les vaincus disparaissent. Ils sont néant. »

(L’Enracinement, OCV2, p. 289; voir dans cette page les Nouvelles de l’Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil, mars 2014.)

Séconde édition de L'Oeuvre Complète en train de paraître!!

Last Updated on Monday, 25 August 2014 17:36
 
André DEVAUX: SIMONE WEIL ET FRANÇOIS D’ASSISE PDF Print E-mail
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Written by Sylvia María Valls   
Wednesday, 18 September 2013 18:03

[Transcrit et 50% abrégé de l'originel par S.M. Valls.]

                         SIMONE WEIL

                                 ET

                                FRANÇOIS D’ASSISE

       Communication donnée au Colloque D’Assise, le 9 mai 1986.

« Je me suis éprise de saint François dès que j’ai eu connaissance de lui ».

(Lettre de Simone Weil au Père Perrin, 15 mai 1942, A.D., 40).

                Pouvons-nous douter que la force qui contraignit Simone Weil à s’agenouiller –selon son propre témoignage [1] --pour la première fois de sa vie, en ces lieux mêmes, fut l’esprit de François d’Assise toujours vivant et agissant dans les âmes destinées à s’accorder avec la sienne ?   Ecoutons-la se confier au Père Joseph-Marie Perrin en 1942_ «  J’ai toujours cru et espéré que le sort me pousserait un jour par contrainte dans cet état de vagabondage et de mendicité où il [saint François] était entré librement » [2]

                . . .

Last Updated on Friday, 11 October 2013 21:06
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DE NOUVEAUX ACCORDS POUR CHANGER LE MONDE: LE M-15 À PIED ET À VÉLO! PDF Print E-mail
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Written by Sylvia María Valls   
Thursday, 25 July 2013 17:04

DE NOUVEAUX ACCORDS POUR CHANGER LE MONDE

 

LE M-15 À PIED ET À VÉLO

 

Mailer Mattié : Traduit de l’espagnol par Alain Marsol et Sylvia Maria Valls

« Unissons-nous !Nous sommes ceux que nous attendions. »
Les chefs de la nation hopi
Oraibi, Arizona, 2000

 

Last Updated on Sunday, 28 July 2013 07:03
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VIDEO En francais, subtítutlos en ESPAÑOL. POST CAPITALISMO: SIMONE WEIL: VERDAD O NADA PDF Print E-mail
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Written by Sylvia María Valls   
Wednesday, 24 July 2013 15:59
 FRANCÉS CON SUBTÍTULOS EN ESPAÑOL.
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Una vida dedicada a la Verdad.
01:09:43
Agregado el 09/02/2013
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Last Updated on Wednesday, 24 July 2013 16:35
 
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